Comment les médias français couvrent-ils l’obtention de responsabilités politiques par une personne qui a un accent « non parisien » ?
- philippechasse
- 27 août 2025
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 12 sept. 2025

Dans un article publié dans la revue de sociolinguistique Glottopol à l’automne 2023, ma collègue Alizée Pillod (Université de Montréal) et moi nous intéressons à la manière dont les médias couvrent l’obtention de responsabilités politiques par des individus qui présentent des caractéristiques que l’on pourrait qualifier « d’atypiques » en raison de leur sous-représentation dans l’espace politique. Plus précisément, nous examinons l’accueil que réserve la presse écrite aux personnes qui ont un accent qui déroge de la « norme » qui prédomine actuellement dans la sphère politique française : l’accent « parisien ».
Notre analyse se concentre sur un cas en particulier : la nomination de Jean Castex à la tête du gouvernement français. L’ex-maire de Prades (dans les Pyrénées-Orientales) est, en effet, la seule personne qui a occupé la fonction de premier ministre de la France à avoir un accent « régional » (ou un accent « gersois », pour être plus précis).
Les résultats de l’analyse de contenu que nous avons menée mettent en exergue le fait que même si l’accent n’a aucun lien avec la capacité d’une personne à exercer la fonction de premier ministre, les journalistes y accordent de l’importance. En effet, nous trouvons que dans les semaines qui ont suivi la nomination de Jean Castex, plus de 200 articles, dont 145 textes différents, ont mentionné son accent.
Il semble d’ailleurs pertinent de souligner que la façon dont s’exprime celui qui est désormais à la tête de la RATP n’a pas uniquement attiré l’attention des éditorialistes et des chroniqueurs, lesquels jouissent généralement d’une plus grande liberté dans l’exercice de leur profession. En effet, seuls environ 24 % des articles qui mentionnent l’accent de l’ancien premier ministre sont des textes d’opinion.
Nos résultats montrent en outre que l’accent est rarement présenté de manière neutre, et que les qualificatifs négatifs sont fréquents. Ils se retrouvent dans plus de la moitié des articles (51 %) ! Certains termes péjoratifs reviennent particulièrement souvent, entre autres les adjectifs « chantant » et « rocailleux ». Les allusions au rugby, un sport populaire dans le sud-ouest de la France, ainsi qu’au « terroir » sont également nombreuses.
De manière plutôt intéressante, nous trouvons que les qualificatifs négatifs ne sont pas systématiquement utilisés dans l’objectif de critiquer la nomination de Jean Castex. Un exemple parmi d’autres est celui de Jean-Lou Charon, le président de la Fédération française de golf. Dans un article consacré à la réception de la nomination du premier ministre par le milieu sportif français, les journalistes rapportent les propos que celui-ci aurait tenus à l’égard de Jean Castex :
Au-delà de sa passion pour le rugby, le nouveau chef du gouvernement garde d’autres éléments de sa terre natale. C’est un homme du Sud-Ouest, charismatique, à l’accent très rocailleux qui sent bon le terroir. (Ouest-France, Rennes, 4 juillet 2020)
Les qualificatifs positifs sont peu communs dans le corpus que nous avons analysé. Quand ils sont utilisés, c’est le plus souvent pour préciser que l’accent est une source de fierté, voire qu’il fait partie intégrante de l’identité du Sud-Ouest.
Enfin, les résultats de notre étude révèlent que l’accent est fréquemment utilisé pour créer un récit autour de l’individu qui vient d’être élu ou nommé : dans près de 90 % des textes de notre corpus, il est cadré d’une manière ou d’une autre. Si, contrairement aux attentes que nous avions, la manière dont s’exprime Jean Castex est rarement présentée comme un signe que les institutions démocratiques laissent désormais une plus grande place aux individus qui n’ont pas un profil « typique », elle est souvent associée à une plus grande proximité entre le gouvernement et les régions autres que l’Île-de-France.
Il semble donc que les accents « non parisiens » soient – aux yeux de certains commentateurs – indissociables des enjeux régionaux, voire ruraux.


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